Interview
En ce début d’année 2007, Daniel et Françoise Buffard-Moret, fondateurs de l’association « Les montagnes du Silence » se livrent sur cette belle aventure :
Quel est votre bilan depuis la création de l’association ?
Nous sommes très fiers d’avoir créée cette association. Elle est maintenant très connue dans le monde des sourds et le milieu de la montagne. L’expédition « Endurance », qui a été le point de départ de l’association, est une grande réussite.
A vrai dire, on parle plutôt de missions que d’expéditions car il ne faut pas perdre de vue les 3 objectifs de l’association :
- faire connaître la montagne et les grandes espaces aux sourds.
- favoriser les échanges entre sourds et entendants.
- promouvoir la langue des signes.
Quels sont les premiers enseignements ?
On aurait très bien pu aller « faire le Mont blanc » et faire du battage médiatique. Nous avons fait le choix d’organiser cette grande expédition car elle s’inscrit dans la durée. Nous attachons autant d’importance au temps de préparation et aux actions y découlant qu’à l’expédition en elle-même. En effet, il faut du temps pour nouer les liens entre les sourds et entendants. Mis à part pour les aspects technique et physique, les deux années de préparation ont été très bénéfiques pour cela. Il ne faut pas oublier que le principal handicap des sourds, c’est la communication avec les entendants. Aussi, une grande expédition attire toujours les projecteurs, c’est intéressant si on veut sensibiliser le grand public.
On a donc fait le bon choix.
Quelles sont les principales retombées ?
Elles sont très nombreuses !
C’est tout d’abord deux reportages (26 et 52 mn) qui ont été diffusées sur France 3 Thalassa, France 5 et la TSR en Suisse. Nous avons été invités dans de nombreux festivals de film d’aventure et notre film a remporté 5 prix. Nous éditons un livre avec les Editions Guérin à Chamonix. Ce livre est notre façon de donner aux jeunes sourds l’envie de lire par le biais du rêve.
Nous sommes régulièrement sollicités par les radios, journaux et télévision. Dernièrement, on est passé en direct dans l’émission « Solidarité » sur la chaîne TNT Direct8.
En résumé, nous avons réussi à sensibiliser beaucoup de monde. Le grand public découvre le monde des sourds sous un aspect très positif. Aussi, le monde des sourds découvre de nouvelles perspectives.
Et il y a ce nouveau DVD ?
En effet, on vient de sortir un DVD retraçant cette aventure grâce au formidable soutien d’Agnès B.
Très important : Les bénéfices de la vente de ce DVD financeront le support pédagogique de « Svalbard 2008 ».
Il est en vente sur le site des Montagnes du Silence.
Quelles sont les actions des Montagnes du silence suite à cette aventure ?
Elles sont aussi nombreuses !
Nous avons effectué un nombre important de conférences et nous avons déjà un programme bien chargé en 2007 !
Ce sont aussi des interventions dans les écoles spécialisées et normales. Nous aimons beaucoup ce type d’intervention auprès des enfants.
Et puis, il y a aussi des interventions ponctuelles. Nous citons deux exemples : ce stage de sensibilisation auprès des gardiens du Parc de la Vanoise et ce rapport écrit, en étroite collaboration avec notre guide de haute montagne et chef d’expédition Paul Pellecuer, à l’adresse du Syndicat des guides de montagne au sujet de l’accès des sourds à la pratique de la haute montagne.
Lors des conférences, quelles sont les questions qu’on vous pose ?
Le débat est toujours animé. En général, les entendants posent des questions sur la condition des sourds, sur la langue des signes, sur les aspects de sécurité en montagne pour les sourds, etc…
Alors que les sourds s’intéressent plutôt à l’aventure, à la genèse de l’expédition et aux futurs projets des Montagnes du Silence. C’est normal car le monde des entendants, les sourds le vivent dans la vie de tous les jours.
Ils veulent qu’on leur parle de ce rêve et de nos rêves futurs !
On parle beaucoup d’environnement en ce moment …
Nous y sommes très sensibles. Chez nous, on a le chauffage solaire et nous avons utilisé beaucoup de matériaux écologiques dans la construction.
De surcroît, nous qui sommes sourds, nous avons besoin plus que d’autres de pouvoir poser nos yeux sur des paysages non dégradés par l’homme.
La montagne et les grandes espaces force au respect du milieu naturel par sa beauté et par sa diversité. Il ne faut pas que les sourds passent à coté des grandes questions environnementales.
Les conditions sont parfois difficiles en montagne et en expédition, comment cela se passe avec les sourds ?
On part sur le principe qu’il n’y a qu’une chose que les sourds ne peuvent pas faire, c’est entendre…
Le meilleur garant pour la sécurité des sourds dans ces milieux hostiles est l’autonomie, d’où un entraînement très sérieux pendant la préparation avec des professionnels de la montagne.
Et puis, il se passe des choses extraordinaires. Dans l’apprentissage de l’utilisation des DRVA (dispositif de recherches de victimes d’avalanches), les spécialistes se sont aperçu que les sourds étaient plus rapides que les entendants dans la phase finale de recherche !
Aussi, en pleine tempête de vent, les entendants sont subjugués de nous voir signer tranquillement malgré les gros gants… Eux, ils ne peuvent plus communiquer…
Et cette langue des signes ?
Daniel : J’ai découvert cette langue à l’âge de 14 ans. Je suis malentendant et appareillé. Depuis cette découverte, j’ai entièrement repris confiance en moi. Je me suis senti bien à l’aise dans la culture des sourds même si je suis souvent dans ma vallée de Haute Tarentaise.
Une chose importante pour les Montagnes du Silence : Il y a au sein de cette association une véritable identité « sourde » même si elle est très ouverte. C'est-à-dire que ce n’est pas un organisme avec des interprètes en langue des signes ou des intervenants connaissant la langue des signes, c’est beaucoup plus que ça.
Françoise : C’est ma langue. J’apprécie énormément la présence d’interprètes diplômé en langue des signes durant les stages en montagne et en expédition. Je fais enfin de la montagne pour moi, pour mon plaisir. C'est-à-dire que je dispose de toute mon énergie à cela et que je peux partager aisément.
En effet, j’ai fait beaucoup de montagne, seule avec les entendants. C’est toujours difficile même s’ils sont très gentils.
Par ailleurs, on tire un grand coup de chapeau aux interprètes qui font un travail admirable sur le terrain! En montagne et encore plus en expédition, c’est difficile de manier le piolet et interpréter en même temps au bord d’une crevasse sans avoir eu le temps de reprendre son souffle !
Parlez-nous de vos partenaires.
On veut surtout remercier les partenaires de la première heure qui ont permis à l’association « les Montagnes du Silence » de poser la première pierre notamment le ministère de la Jeunesse et des sports, la Macif, le groupe Caisse d’Epargne, Air France et la trentaine de partenaires techniques. Grâce à leurs aides, nous contribuons à réduire l’indifférence que notre société montre encore à l’égard des sourds et à donner confiance aux sourds eux même.
Aussi, nous aimerions beaucoup que d’autres partenaires nous rejoignent.
Quels sont les prochains projets ?
La « langue des Cimes » en juin 2007 qui rassemblera des jeunes sourds italiens, suisses et français sur les pentes du Tour du Mont Blanc.
Cette idée est venue lors d’une conférence à Albertville. Les jeunes (de 12 à 15 ans) ont souhaité organiser un projet avec nous Les montagnes du Silence.
« Svalbard 2008 » qui est en cours de préparation. 6 jeunes sourds sont retenus dans ce projet. Nous nous entraînons ensemble depuis juin 2006. Ils seront sept au final. C’est une formidable équipe qui se met en place. Ils seront les ambassadeurs auprès de toute la jeunesse sourde.
Parlez nous un peu de « Svalbard 2008 »
Cette mission est résolument orientée vers les jeunes sourds. Ce sera question de l’accès des jeunes aux études, à la curiosité, aux questions de l’environnement et à la préparation de grands projets.
On ira donc à la rencontre de scientifiques qui travaillent dans le cadre du programme européen « Damoclès » dont l’objectif est de comprendre l’impact du réchauffement climatique. Grosso modo, c’est un périple de 800 kilomètres en traîneaux à chiens (10 traîneaux et 60 chiens environ) pour rejoindre les différentes bases scientifiques (Longyearbyen, Ny Alesund et le point d’hivernage du voilier polaire Vagabond). On va donc évoluer dans un paysage somptueux au milieu de 3000 ours polaires. On se prépare à effectuer l’ascension du point culminant de l’archipel, le mont Newton à 1717 mètres d’altitude. Il n’est pas question d’exploit, mais d’une très belle mission humaine, sportive et citoyenne.
Mais au fait, pourquoi le Svalbard ?
L’archipel se trouve par 78°N 88°E, à moins de 1000 kilomètres du Pôle nord.
Tout d’abord, on ne voudrait pas faire de la montagne que pour faire de la montagne… On voudrait qu’en même temps, on découvre une faune et des paysages hors du commun. On voudrait aussi découvrir des lieux chargés en histoire, c’est une rencontre avec toute l’histoire du Pôle nord.
En plus de l’aspect sportif et humain, cela peut susciter curiosité, culture, sensibilisation à la nature. C’est très important pour les sourds.
Et puis, pendant l’année polaire 2007 qui durera jusqu’au printemps 2008, l’archipel du Svalbard est le théâtre de recherches scientifiques dans le cadre de l’opération Damoclès.
Et il y aura un aspect pédagogique pendant cette aventure.
C’est très important pour nous quand on sait qu’il y a un taux de 70 % d’illettrisme chez les sourds.
Par rapport à la mission « Endurance », il y a une montée en puissance à ce niveau.
Il y aura donc une liaison pédagogique avec les jeunes (écoles spécialisées et classes entendantes faisant l’objet d’intégration d’élèves sourds) via les sites Internet des Montagnes du silence et de Websourd (portail Internet à destination des sourds, partenaire des Montagnes du Silence).
3 liaisons directes par visioconférence seront mises en place depuis les montagnes du Svalbard et le lieu d’hivernage de Vagabond avec des classes d’enfants sourds à Toulouse (base de Websourd).
C’est un énorme challenge technique car nous tenons à ce que la langue des signes soit parfaitement lisible sur les vidéos qui auront transité par les satellites. A cette occasion, nous remercions notre ami Thierry Pierre, spécialiste en communication par satellite et en compressions d’image. Il est chargé d’assurer tout ce qui touche à ces communications.
Daniel, qu’est ce qui vous a le plus marqué ?<br />
Les enfants sourds, ils sont complètement émerveillés par notre projet. Quel exemple pour eux de voir des adultes sourds à l’origine d’un beau projet d’aventure avec des entendants. Et ce, dans un des plus beaux endroits de la Terre. C’est un bel exemple d’efforts, de partage, de respect et d’ouverture.
Françoise, qu’est ce qui vous a le plus marqué ?
Les stages de préparation sont sérieux et difficiles pour avoir une bonne marge de sécurité. Malgré cela, on avait tous envie de se retrouver au prochain stage suivant. On était tous investi d’une mission. On était tous très motivé. C’était une grande première pour les sourds, on n’avait pas le droit à l’erreur.
Et nous sommes allés exactement sur les traces du géant Shackleton. Tous les guides et marins de la Terre rêvent de cette trace. Nous, sourds et entendants, ensemble, nous sommes allés sur cette trace. C’est très impressionnant !
Un dernier mot !?
Un grand merci à tous les amis des Montagnes du silence !