« De prime abord, assez stupidement, nous (les guides) imaginions des subterfuges de notre monde d'entendants pour pallier les situations particulières (chutes de pierres, crevasses, etc ...) que nous serions amenés à rencontrer en montagne : radios portables avec vigie en tête et en queue de caravane, vibreurs équipant les participants, signalisations visuelles diverses, modifications de certains matériels et pourquoi pas fumigènes, fusées etc.
C'était compter sans les sourds... »
Paul Pellecuer, guide de haute montagne
Suite à l’expérience de terrain au sein de l’association « Les montagnes du Silence » (de nombreuses écoles, 2 stages de ski de randonnées, 4 stages de haute montagne et une expédition en Géorgie du Sud), il en ressort les expériences suivantes :
1 - La langue des signes
Le vocabulaire de base de nos exercices alpins existait déjà, il était facile de traduire ski, amont, montagne, etc… en langue des signes. Quant aux termes techniques ou matériels spécifiques à la pratique de l’alpinisme, des signes ont été misent au point. Elles seront affinées et complétées au fur et à mesure des expériences sur le terrain.
La présence d’interprètes en montagne est doublement efficace car non seulement elle permet la communication en tant que tel, mais elle permet aussi le transfert d’informations capitales pour la sécurité, voire la survie.
La langue des signes est particulièrement adaptée aux terrains de montagne. Là où bon nombre d'entendants sont devenus aphones (dans le vent ou l'éloignement), deux ou trois signes suffisent à communiquer sans ambiguïtés.
2 - Un mot d’ordre : l’autonomie
La difficulté de communication en cas d’urgence est largement compensée par un comportement très autonome de l’alpiniste sourd. Cette autonomie favorise par ailleurs sa concentration nécessaire à sa sécurité (
visualisation permanente de son environnement, anticipation, etc…).
Chaque geste avait été soigneusement répété, toutes les situations décrites, et la manipulation des matériels acquise. Le meilleur accès à l’autonomie pour un sourd est l’expérience concrète sur le terrain. En effet, la technique de la démonstration est très efficace grâce au sens aigu de l’observation d’un sourd. Dès que les conditions le permettent, nous encourageons les sourds à prendre la direction des cordées et du choix des cheminements.
3 - L'extrême acuité des sourds
L’exemple de l’utilisation des
DRVA qui demande, en plus de la bonne utilisation de l’appareil proprement dit, une obligation de rapidité pour secourir en temps voulu les victimes (en moins de 15 minutes au-delà lequel toute atteinte cérébrale devient irréversible pour la victime).
Dès les premiers exercices (
modèle M2 de Ortovox) effectués à Argentière dès mai 2003, il fut flagrant qu’au niveau des débutants, les sourds étaient beaucoup plus rapides en recherche finale (recherche en croix) que leurs homologues entendants.
L'ouïe reste une source d'information non négligeable pour la sécurité en montagne. Le bruit du chuintement d'une pierre passant à 3 mètres est porteur d'information...
En effet, de tous les phénomènes objectifs se produisant en montagne, la chute de pierre (ou de sérac) est le plus redouté, car imprévisible et nous laissant sur l'instant sans capacité d'avertir de manière urgente.
Les sourds sont réellement désavantagés et devront redoubler d'efforts et utiliser au maximum le regard et l’expérience pour identifier les éventuels dangers. Le palliatif peut également se situer dans une attitude totalement préventive et le choix d'itinéraires minimisant tous risques de cette nature.
Mais il serait ridicule de vouloir, sous un prétexte quelconque, restreindre pour les sourds, l'accès aux seuls terrains objectivement sûrs (
ce qui n'existe pratiquement pas en montagne). Pour les sourds, comme pour tous, la prudence doit rester la première démarche.